ça change quoi de naviguer en solitaire ?

Publié le par Nam

Le Vendée Globe n'est pas terminé : Karen ne devrait pas être de retour parmi nous avant mi-mars, elle-même le disait dans sa descente de l'Atlantique "Mon bateau va deux fois moins vite que les autres" !

 

Je me suis lancé un défi en démarrant ce blog : suivre les concurrents jusqu'au dernier. L'actualité de Vendée Globe étant un peu moins 'active' et l'arrivée de Karen n'étant pas pour tout de suite et bien c'est l'occasion de prendre un peu de temps pour revenir à l'essence même de cette épreuve. Aujourd'hui abordons par exemple un point que nous avons quand même souvent tendance à oublier pris que nous sommes dans la tourmente des évènements ... les skippers sont seuls sur leurs engins d'un peu plus de 18m ! Et alors me direz-vous ? Et bien ça change pas mal de chose quand même : dans la tête tout d'abord, mais aussi dans le corps et la technique ... enfin là plus qu’ailleurs tout est question d'équilibre !

 

Joé Seeten à l'arrivée, seul, sur son engin face aux éléments pendant 105 jours

 

 

La solitude vécue par les concurrents (ça se passe dans la tête)

Marc Thiercelin (Pro-Form) dans le Pacifique : « Je navigue depuis trois jours dans de la ouate. Je vois à peine l’avant et l’arrière de mon bateau. Je ne suis pas en veille radar. Je suis loin de toute zone de navigation actuellement ».

 

Voilà la solitude c'est ça : personne à bord, personne en vue, se retrouver prisonnier d'un horizon pas très lointain, vivre pendant 3 mois un monde qui se 'rétrécit' à sa simple personne, à ses propres perceptions ...

On comprend mieux pourquoi les concurrents à l'image de Vincent Riou à son arrivée rapportent que les communications avec la terre et leurs proches en particulier et bien c'est bon pour le moral ! Vous saviez tous qu'une grande partie de la course se jouait dans la tête mais lorsqu'on dit cela on pense souvent, voire exclusivement, à l'immense partie d'échec planétaire (selon le classement avec les autres concurrents et/ou avec les phénomènes météo) ... plus rarement à ce face à face avec soi-même qui est le quotidien des skippers pendant 3 mois.

 

 

Le solo ... c'est aussi des efforts physiques (ça se passe dans le corps)

Dominique Wavre ("Temenos") dans les premiers jours de course "Vous pouvez rappeler SVP, je suis en pleine manoeuvre. (...) Je viens de renvoyer un ris. Cela a été un peu plus sportif que prévu, avec le pilote qui a décroché. Sinon, je commence à prendre du plaisir à faire des efforts physiques. Cela veut dire que le corps prend le dessus. Je mettais 5 à 6 minutes avant pour renvoyer un ris dans la grand-voile, maintenant je ne mets plus que 3 à 4 minutes, c'est bon signe !"

 

Et oui la voile en compétition est aussi un sport dans sa dimension physique et quand on est seul on l'expérimente très très vite ...

Autre exemple de cette engagement physique nécessaire en solo autour du monde : les skippers embarquent des spis de 400 m2 qui seront manoeuvrés par un homme seul. Pour avoir un point de comparaison sur un voilier de croisière de 10m j'utilise un spi de 90m et souvent on n’est pas trop de plusieurs pour l’affaler !

 

Grâce aux emmagasineurs, c'est 'plus facile' de manoeuvrer en solo les gigantesques voiles d'avant. Ici Jean Le Cam à fond sur Bonduelle au portant ... Quelle démesure ! Il y a de quoi se faire quelques cheveux blancs quand il faudra rentrer toute cette toile !

 

La parade dans ce domaine ce n'est pas le coup de téléphone comme pour la solitude dans la tête mais c'est la technique : par exemple les spis sont rentrés très rapidement, car dès 15 nœuds de vent, l’affalage devient difficile pour un homme seul. Ensuite les gennakers sur emmagasineurs prennent le relais. Ou encore on a vu fleurir récemment des colonnes de moulin à café dans tous les cockpits à l’image de Bonduelle.

 

Moulins à café de Jean Le Cam (Bonduelle)

 

 

En résumé : le solo c'est la tête et les bras (tout est une question d'équilibre)

 

Et oui l'homme, cet étonnant animal, s'adapte à tout : compte tenu de sa limite 'physique' et bien il compose avec les éléments.

 

Parfois ça respire la maîtrise : Vincent Riou "Je suis au près, mais c’est moins fort qu’hier. Là j’ai 20 nœuds, avec 1 ris et la trinquette. J’ai beaucoup changé entre la trinquette et le solent. A chaque fois, c’est au moins un mille de perdu puisque je me mets plein vent arrière pour rouler et dérouler les voiles".

 

Parfois c'est un peu plus compliqué et l'homme se retrouve devant des choix cornéliens, des équations à trop d'inconnues et ça donne : Benoit Parnaudeau "Mon petit gennaker m’a servi trois heures. Il est maintenant matossé sur le pont ! J’ai eu des passages de grains avec pas mal de changements de voiles. Tu mets de la toile pour gagner 1 nœud sur 4 heures mais le temps de faire toutes les manœuvres, en fait tu n’as rien gagné au final car ensuite il faut réduire !".

 

 

Voilà c'est tout un art de naviguer en solitaire en course au large, un art bien loin de la navigation en équipage et en croisière.

 

Publié dans Vendée Globe 2004

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Nam 01/03/2005 13:09

La symbolique trilogie : un homme, la mer, un bateau c'est ça le Vendée Globe. Des courses en double pourquoi pas mais c'est vraiement autre chose et pas sûr que ça 'mobiliserait' autant le public.

enond 01/03/2005 08:29

Un tour du monde en solitaire sans escale a ces contraintes mais un tour du monde en duo sans escale pourrait aussi être très intéressant. Il y aurait moins de contraintes physiques mais la cohabitation de deux marins sur un 60 pieds pendant 3 mois serait aussi un autre défi. Et ça pourrait être sympa de voir naviguer mari et femme à bord du même navire.

ryme 28/02/2005 15:10

tu as raison Nam. Le débat sur le routage est une chose. Il n'en reste pas moins que la manoeuvre doit être faite seul pendant 90 jours. Et a voir Hedrich, ou Schwab à l'arrivée, on voit bien que les bonhommes ont tiré dessus. Ils sont méconnaissable.
Les premiers aussi sans doute, mais l'entrainement à du faire la différence et Riou, Lecam, Golding, Wavre et Josse étonnament frais, montrent bien toute la préparation physique qu'ils ont du emmaganise avant.