Entrée musclée dans le sud

Publié le par Nam

Salut à tous,

Cette fois, ils sont dans le vif du sujet : 40 noeuds de vent pour les uns, 50 noeuds dans la nuit pour Roland Jourdain, la tête de la flotte est entrée dans ce fameux Sud, à la fois désiré et redouté. Des creux de six mètres, le froid, des déferlantes, le décor est planté. Les six premiers naviguent maintenant dans ce qui va être leur quotidien pendant près d'un mois et le Sud est fidèle à sa réputation ...

Je vous propose de partir à la découverte de cette contrée à travers ces 1ers jours de navigation dans les 40ièmes rugissant pour la flotte du Vendée Globe.

Bonne lecture.

 

Le Sud c'est quoi ?

Juste un endroit pas très fréquentable où l'eau faire le tour de la planète sans rencontrer aucune terre émergée. Le Sud c'est 3 Océans (l'Atlantique, l’Indien et le Pacifique) où se succèdent tout au long de l'année des dépressions féroces qui prennent leur élan sur des milliers de km et déboulent sans jamais être arrêtées par la moindre terre ce qui conduit à des mers grosses voire énormes, des vents violents, le tout sous une température frisquette même au plein coeur de l'été comme c'est le cas actuellement (ne pas oublier que pour l'autre hémisphère l'été bat son plein en ce moment, alors en hiver j’ose pas imaginer !).

Hervé Laurent (UUDS) : "On a un bon coup de baston qui arrive. Ils ont oublié d'installer l'été dans ce coin-là."

 

Qu'en penses les coureurs de ce Sud ?

Ben en gros c'est le paradoxe absolu, à la limite de les rendre définitivement schizophrènes :

- d'un côté ils font tous le Vendée Globe pour venir "vivre" le grand Sud, ses Albatros (lire plus loin), ses longs surfs, sa grosse houle, ses belles couleurs, sa délivrance du Cap Horn ...

- d'un autre côté ils ont tous "un très gros noeud dans le ventre" à l'approche de cette zone dans laquelle ils vont rester presque un mois ! Jugez en plutôt …

Paroles de skipper dont certains reviennent pour la 6ième fois ...

- Dominique Wavre (Temenos). « J’ai un nœud de chaise dans les tripes. Mon stress revient alors que nous approchons de l’entrée des mers du sud. Dans trois jours, la dépression qui va venir va être très violente. J’espère qu’il n’y aura pas de casse. Je suis partagé comme toujours entre fascinations et craintes engendrées par cette partie du monde ».

- Vincent Riou (PRB) "On a toujours un petit noeud dans le ventre quand tu viens dans ces coins-là ! Il faut avoir de la vigilance en permanence."

- Jean Le cam (Bonduelle) "Chaque heure qui passe, j'encaisse. Quand j'en aurais assez dans la casserole je verrais, mais pour le moment je passe à la caisse ! Je suis bien là où je suis. La mer est vraiment épouvantable. Il y a une grosse houle, avec du vent et de courtes vagues dans l'autre sens."

- Nick Moloney (Skandia) "C'est bien de naviguer avec d'autres bateaux. C'est motivant. En plus il est rassurant d'entrer dans le sud groupé, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité."

En résumé : ils font pas les fiers, le challenge numéro 1 c'est de "maîtriser sa peur" et bien qu'étant en course en solitaire, ce sera plus facile parce qu'ils ne sont pas tout seuls. M'enfin quand même c'est comme dans le sketch de Chevalier-Laspales :" ils y en a qui ont essayés ... ils ont eu des problèmes ...", lire ci-après.

 

Oui mais au quotidien, le Sud ça se vit comment sur le bateau ?

Dans ces contrées hostiles, le danger n'est pas tant la force du vent que l'état de la mer généré par les dépressions. Les départs au lof ou à l'abattée dont font part les skippers sont souvent dus aux déferlantes ou bien à des percussions de vagues par l’étrave. Dans ces conditions, la priorité est de préserver le matériel. "Il y a un moment où la course passe au second plan et où l'important c'est la sécurité du bateau," conclut avec sagesse Jean Le Cam.

Exemple de ce qui sa passe sur l’eau ...

- Roland Jourdain (Sill et Veolia) : « Comme prévu, nous avons été cueillis cette nuit par la dépression. J'ai eu un bon 50 nœuds de vent. La mer est creuse et désordonnée et il est difficile d'aller droit. Une déferlante a couché le bateau cette nuit pendant que je somnolais à l'intérieur. »

Tout est question de dosage, de rythme autant dire qu'il faut être très fort : lucide, expérimenté ... exemple avec Vincent Riou et Sébastien Josse (c'est pourtant pas les plus vieux)

- Sébastien Josse (VMI)  "J'ai 40 noeuds et six mètres de creux. Je manoeuvre beaucoup pour donner au bateau une bonne vitesse moyenne qui préserve et la machine et la vitesse. Tiens, 24,7 noeuds à l'instant ! Je suis très à l'écoute du bateau, prêt à sortir si nécessaire. C'est bien le sud qu'on attendait, ce pourquoi on vient sur le Vendée Globe. Les conditions sont difficiles. Lorsque je me déplace, je le fais à quatre pattes. Une prise de ris prend trois-quarts d'heure au lieu de 5 minutes habituellement."

« A certains moments, il y a des vagues longues, le bateau part en surf, ça se passe bien et puis à d'autres moment, il y a des talus très pentus et si tu vas trop vite, le bateau plante et l’eau le recouvre jusqu’au pied de mât. En fait, le problème est que si tu vas trop lentement, le bateau se fait ballotter dans tous les sens et si tu vas trop vite, tu plantes ! Le tout est donc d’aller à la bonne vitesse et de ne pas trop appuyer sur la pédale d’accélérateur. Le vent va rentrer (on devrait avoir un bon 40 nœuds de vent) mais il faut surtout souhaiter que la mer s’organise ».

Finalement l'humain s'adapte et trouve des parades (ne pas se tromper certaines parades sont le fruit de longues réflexions et mises au point préalables)

- Vincent Riou (PRB) : « Je suis sous pilote automatique, je peux l'actionner de l'intérieur pour adapter ma trajectoire en fonction des changements du vent en force et en direction. « PRB » est conçu pour ne pas avoir à sortir du cockpit dans ces conditions. » et pour cause Sébastien Josse (VMI) ajoute "Tu peux tenir au maximum une heure et demi dehors mais après tu mets cinq heures à récupérer."

De temps en temps faut quand même passer à autre chose ... avant de péter les plombs

- Joé Seeten (Arcelor Dunkerque) "Hier, j'ai essayé de me déconnecter de cette pression. J'ai un peu réduit la voilure. La musique et la lecture aident aussi à faire un petit break cérébral."

Finalement la morale de cette histoire c'est que maintenant qu'ils entrent dans le Grand Sud, ils redeviennent tous humains, ils vont lutter un peu plus à armes égales car ce seront surtout les trajectoires qui vont compter, la gestion du bateau et moins les performances brutes des voiliers qui avantagent les machines derniers cris.

 

Le pied dans le Sud c'est ... des sensations irréelles

- Mike Golding (Ecover) "Je m'attache à rester sur la route directe et à faire marcher le plus vite possible. Les performances du bateau me ravissent. J'étais hier au téléphone avec ma femme et le bateau a fait une pointe à 31 noeuds !" Purement incroyable sur un monocoque en solo.

- Jean Le Cam (Bonduelle) "Surfs impressionnants ! le bateau part sur la tranche à plus de 20 noeuds ! 24, 25 et 25,5 noeuds c'est le record!" s'exclame Jean Le Cam comme un gamin émerveillé. "Au sommet de la vague, le bateau accélére dans le vent fort et dévale la pente à toute vitesse. Tu te demandes alors comment cela va se terminer! " (lire ci-dessous la mésaventure de Marc Thiercelin si vous voulez connaître une des fins possibles).

 

Le cauchemar dans le sud c'est ... la casse

Marc Thiercelin ("Pro Form") plante dans une vague ... voici le résultat en photo (2 photos : 1 avant / 1 après)

"J'avançais à 16-17 noeuds. Je faisais des pointes à 23 noeuds. J'attaquais à fond, avec l'espoir de refaire une partie de mon retard. J'étais dans mon élément. Tout à coup, "Pro-Form" s'est planté dans une vague et a enfourné jusqu'au mât, puis s'est couché à 45°. Si j'avais eu le spi, je suis certain que j'aurais démâté. Bilan : un gennaker perdu, un balcon endommagé et surtout plus de bout-dehors. Je sais que dans le petit temps - entre 0 et 20 noeuds de vent - je vais être handicapé sans gennaker, mais je vais essayer de réparer. A cause du balcon cassé, je n'ai plus de protection pour manoeuvrer à l'avant en toute sécurité."

 

Au même moment dans la même course (??):

- Benoît Parnaudeau (Max Havelaar) prend un bain

"Ce matin, baignade obligatoire. Le soleil est juste levé et t'es sur le pont, tranquille, quand tu as l'impression que le bateau ralentit. Tu regardes le speedo : eh oui, t'as perdu deux noeuds. Tu regardes le vent mais c'est toujours le même. Tu peaufines le réglage des voiles mais rien à faire, t'as perdu deux noeuds. Alors à tout hasard tu jettes un oeil derrière, et là, tu vois que tu traînes un amas de noeuds d'une aussière qui ne t'appartient pas ! Tu mets le bateau en vrac, t'essayes la marche arrière mais rien à faire tu traînes toujours un gros paquet. Pas le choix mon gars faut y aller ! Et donc tu mets le bateau à la cape et tu plonges, t'y vas au couteau... Eh oui même dessous y a du ménage à faire !"

 

Et pour la suite, c’est comment ?

Ben le groupe des 6 premiers vient de se prendre sa première dépression assez gentille (maxi 50 noeuds de vent au portant, vagues de 6m quand même).

C'est maintenant au groupe des poursuivants d'affronter sa première dépression du sud. Pas de bol ils sont déjà derrière et ils vont y rester car ils risquent de se faire massacrer. Cette dépression est beaucoup plus virulente (des vents qui peuvent monter jusqu’à 50/55 nœuds d'après les prévisions), elle se déplace très peu et elle est très nord : ils risquent donc d'avoir une mer très dure à affronter au près. Pas sympathique du tout cette dépression qui à l’intention de s'arrêter au Sud de l’Afrique et d’y mourir : elle va barrer le passage et comme le dit Hervé Laurent "il va falloir pousser l'Afrique pour nous aider à passer".

 

Et le Sud, vu par d’autres humains que des marins en course, ça donne quoi ?

Ben oui le trafic maritime international pour livrer des voitures Renault, Peugeot ou Citroën en Australie ou en Asie depuis l’Europe, passe bien dans le Sud ? Et y font comment ? En fait c'est super simple : la réponse est « y a pas de problème ». Ou plus exactement on ne le fait plus (avant y a avait des clippers qui passaient dans les parages, parfois ça faisant de fiers Cap Hornier parfois tout le monde y restait).

Aujourd’hui le tour du globe par la mer même en été pour le trafic maritime international passe par le canal de Panama ! En fait il n'y a plus que les courses à la voile qui fréquentent les parages !

 

Vive le sud et soyez sympa ayez une petite pensée pour eux le soir avant de vous coucher, de mon côté j’irai brûler un cierge pour qu’ils reviennent tous aux Sables d’Olonne.

Publié dans Vendée Globe 2004

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