Histoire de quille et les 3 visages du Vendée Globe (édition 8)

Publié le par Nam

Chers tous,

        Heureux de vous retrouver, chaque semaine plus nombreux, pour vivre le Vendée Globe autrement. Au menu de cette 8e lettre hebdomadaire 3 thèmes : lancement officiel du blog, comme promis retour sur Roland Jourdain et son avarie de quille et enfin un petit tour d’horizon personnel sur les 3 groupes distincts que composent définitivement la flotte des concurrents. Le tout dans l’esprit Nam … bien sûr.

Bonnes fêtes de fin d’année à vous tous et à vos proches.

Nam 

 

 

Thème 1 : blog, le décors est planté

 

Ca y est le blog du Vendée Globe non officiel est en ligne, le contenu de la news letter Nam a été repris, les règles à peu prêt clairement définies (voir la rubrique FAQ Nam). Certes le site est sommaire, il ne regorge pas de fonctions ébouriffantes ni n'atteint des sommets de création artistique, mais j'espère que vous aller vous sentir ici chez vous.

J'ai un peu bataillé, jeté mon dévolu sur over-blog, passer de courtes nuits mais  ... ouufff ... ça y est le décors et planté : place maintenant au Vendée Globe. RDV sur http://nam.over-blog.com Et bien sûr je compte aussi sur vous pour prendre la parole !!!

 

 

 

Thème 2 : Roland Jourdain, son avarie et son abandon

 

Roland Jourdain est un mec bien

Pour présenter le bonhomme donnons d'abord la parole à l'un de ses plus coriace adversaire sur l'eau Mike Golding (Ecover) : « Si ce n’est pas moi qui gagne la course, j’aurai voulu que ce soit Bilou. C’est vraiment un chic type… »

Et oui Roland Jourdain c'est aussi "Bilou" ... un surnom pareil utilisé par toute la profession avec sa consonance "nounours", tout est dit pas la peine de s'étendre ...

[ça contraste avec un surnom comme "Vincent le terrible" qu'est en train de gagner Vincent Riou dans sa lutte sans merci avec Jean Le Cam.]

Si vous voulez faire un peu plus la connaissance de Bilou : je vous conseille d'écoutez n'importe laquelle de ses vacations radios et vous découvrirez un homme touchant, plein d'humour, le coeur sur la main, discret, aimé de ses pairs. Ce Jourdain ... vraiment un mec bien.

Enfin si vous ne savez pas à quoi il ressemble, le voilà en haut de son mat, hilare comme un gamin qui aurait fait un bon coup. 

Sur cette photo Bilou me fait penser à Shrek, vous savez l'ogre du dessin animé. Je ne sais pas trop pourquoi : peut-être sa posture et son léger sourire qui laissent deviner un mec exceptionnel qui ne se prend jamais au sérieux ?

 

 

Concrètement, qu'est-il arrivé à Sill et Veolia ? (article technique, niveau : 2-confirmé)

"Ca faisait 48 heures qu'il y avait beaucoup de bruit sur le bateau. Mais ce matin, j’ai entendu un grincement que je ne connaissais pas. Au lever du jour, je suis allé ouvrir le capot de puits de quille, j'ai remarqué qu'il y avait du jeu. C'est là que j'ai découvert une fissure sur le chapeau en carbone qui vient renforcer la structure sur la tête de quille. Il était en train de se désolidariser. On était échantillonné énorme … La cata, un truc que tu ne peux pas réparer." Voilà les symptômes décrits par l'intéressé.

Et oui depuis le début Sill et Veolia affiche des faiblesses au niveau de sa quille, puisqu'en mai dernier, quelques jours après sa mise à l'eau, le monocoque était retourné au chantier, son skipper ayant constaté des vibrations inquiétantes. Le voile de quille, partie qui relie la coque au bulbe (le bulbe c'est la torpille lourde et placée le plus bas possible), ce voile de quille limité par la jauge à 4m50 (!) n'était pas assez rigide et se "tordait" à haute vitesse ou encore dans le mauvais temps. La quille avait été renforcée, tout comme celle de Bonduelle qui n'est autre que le jumeau de Sill et Veolia ("sister-ship" : pour les anglais un bateau c'est féminin, sûrement rapport aux emmerdes que ça procure; désolé mesdames, c'est mon côté macho comme tous les marins ;-) qui ressort ...). La préparation du Vendée Globe avait été quelques peut perturbé mais le bonhomme n'en était pas à son coup d'essai ... ça aurait dû le faire. Sauf que voilà le carbone même "échantillonné énorme" ça peut péter.

Et encore Bilou a de la chance dans son malheur car la fissure est survenue sur le voile de quille dans la partie qui est à l'intérieur du bateau - donc visible - ce qui facilite le diagnostique pour voir si ça passe ou si ça casse. Pas comme un certain Bernard Stamm dans la dernière transat anglaise qui a "perdu sa quille" pris par surprise par le même genre d'avarie, forcement le bateau c'est retourné et l'infortuné Bernard qui avait construit cette bombe de ses propres mains a dû déclarer forfait pour ce Vendée Globe. Il en était pourtant un des favoris mais la succession de galères qui ont suivi le chavirage (récupération du bonhomme par un cargo, recherche du bateau, remorquage, rapatriement en Europe, tentative de réparation ...) ne lui à permis de réparer à temps Armor Lux pour prendre le départ de cette superbe course autour du monde !

 

Précisions techniques : c'est foutu comment une quille sur ces bateaux et c'est quoi exactement qui a cassé ?

Ce qui a cassé c'est le sommet de la quille sur laquelle sont fixés les systèmes hydrauliques de basculement, 40 degrés sur chaque bord pour porter encore plus de toile tout en restant à l'horizontal, ou du moins en gîtant moins.

Les quilles pendulaires sont apparues sur les mini 6,50, des "concentrés" de bateaux de 6m50 (comme leur nom l'indique) qui traversent quand même l'Atlantique avec des hommes seuls à la barre ! A ma connaissance c'est un système qui fait ses preuves pour la 1ière fois dans le Vendée Globe. Même si une course semblable, Around Alone, a été remportée par Bernard Stamm avec un équipement de ce type ... mais il y avait des escales et d'ailleurs elles ont été utilisées par Bernard pour remettre sa quille en état. 

Voici la quille en position basculée (et oui le phénomène de diffraction d'un objet immergé dans l'eau n'explique pas à lui seul la vision de cette quille remontant à la surface de l'eau).

 

Sous la menace de perdre sa quille Bilou a pris les devant pour éviter le chavirage : il a très fortement réduit la voilure et rempli les ballasts d'eau de mer (réservoirs permettant d'alourdir le bateau de plusieurs tonnes !) pour que Sill & Veolia soit plus stable.

 

Quelle est la valeur ajoutée d'une quille pendulaire (illustration par Sébastien Josse)

Sans quille pendulaire ça donne quoi ?

« J’ai un peu les boules » avoue Sébastien Josse (VMI). « Face à un Mike Golding affûté, je perds 10° bord sur bord. Au bout de 100 milles, cela fait 25 milles de perdus en cap, plus 25 milles de perdus en vitesse. Ça fait mal ! » Sébastien Josse est le seul du groupe de tête a posséder un vieux monocoque à quille fixe. C'est pour cela que la course de Jojo dans le peloton de tête impressionne et réjoint tant de marins.

Et oui la voile comme beaucoup d'autres activités humaines ne distille ses joies qu'au compte goute à quelques 'aficionados', mais vous savez que je m'efforce de faire tomber cette barrière afin que vous aussi vous puissiez vivre et vibrer au rythme des évènements exceptionnels ce Vendée Globe.

 

 

Roland Jourdain et Jean Le Cam : 2 adversaires sur le même bateau !

Dès son avarie identifiée, Roland Jourdain a immédiatement prévenu son ami et adversaire Jean Le Cam (Bonduelle) qui navigue sur un bateau en tout point similaire au sien.

« Dès qu’il m’a prévenu, j’ai stoppé le bateau au vent arrière, j'ai checké la quille de haut en bas et de droite à gauche. Tout est OK chez moi. Honnêtement, je dois dire que je ne m’explique pas ce qui est arrivé. Nous avons les deux mêmes quilles et c’est vraiment béton… » dixit Jean Le Cam et il ajoute "ce n'est jamais très motivant de perdre un concurrent sur une avarie. Alors, quand c'est celui avec qui on a monté en commun le projet...".

Et oui les 2 gars ont travaillé ensemble pour construite 2 bateaux identiques (à quelques exception près comme le cockpit). L'idée c'était de faire des bateaux nouvelle génération à moindre coût pour chaque écurie (1 seule étude, construction en commun, achats groupés ...), de mettre en commun toute la délicate mise au point ... et de ne se retrouver adversaire qu'une fois sur l'eau. Un concept de mise en commun jamais poussé à ce point dans le monde de la course au large.

Leur rêve à tous les 2 : finir ensemble la boucle sur la première et la seconde marche du podium, peu importait l'ordre, le parie était en bonne voie de se réaliser mais le sort en a décider autrement la semaine dernière.

 

Roland Jourdain - dans le texte et autre anecdote

Voici 3 commentaires autour de Bilou qui vient de nous tirer sa révérence.

- La plus belle définition de Jean Le Cam, c’est son pote Roland Jourdain qui la donne : « Avec un mec comme ça, je ne vieillis pas. Ça fait vingt-cinq ans que je le connais, c’est toujours un mélange de fraîcheur et de grain de folie. »

- Extrait d'une vacation de Bilou "J'ai appelé ma femme pour éviter que la boulangère lui apprenne la nouvelle, comme la fois précédente !" décidemment ça ne doit pas être facile d'être femme de marin (et oui je ne suis pas si macho que ça; si de temps en temps je fais croire que ... c'est juste pour respecter la tradition).

- Enfin Bilou peut se retirer de la course en toute bonne conscience. En effet son ancien bateau était sur la ligne de départ du Vendée Globe, et sa grande crainte c'était de voir son ancienne monture finir devant lui ! Il avait quand même pris des risques car l'ancien Sill (sous le nom d'Hugo Boss) était aux mains d'Alex Thomson, un concurrent sérieux, détenteur du record de distance parcourue en 24h en solo et en monocoque et à qui Roland avait donné le mode d'emploi complet du bateau allant jusqu'à participer à une transat en double avec Alex ! Heureusement pour Bilou mais malheureusement pour Alex une avarie de vit de mulet la contraint à l'abandon un peu avant le Cap de Bonne Espérance.

Souvenez-vous que pareille mésaventure (se faire doubler par son ancien bateau, dans ce cas précis se faire même ravir la victoire) a faillit arriver à Alain Gautier sur une route du Rhum où son ancien bateau aux mains de Steve Ravussin volait litérallement vers la victoire pendant qu'Alain ramait derrière sur un bateau flambant neuf dont la mise au point se révèlait chaque jour plus délicate. Malheureusement pour Steve mais heureusement pour Alain l'ancien bateau qui était en route sous gennaker vers une victoire annoncée, c'est pris les pieds dans le grand tapis de la houle des alizés et a chaviré ...

 

 

Thème 3 : les 3 visages du Vendée Globe

Je vous entendez d’ici vous exclamer « encore ? », et oui c’est vrai : j'annonçais déjà la course dans la course avant même le départ (voir l'édition 1 de la newsletter Nam). Sauf que chaque jour qui passe nous apporte des preuves tangibles que tous les concurrents ne vivent pas dans la même 'dimension maritime'. Cette variété participe aussi du plaisir de suivre cette course, surtout que cette vérité est en perpétuel mouvement, les concurrents peuvent facilement basculer d'une catégorie à une autre ... à tout moment, sans préavis. Le dernier exemple en date c’est Bilou auteur d’une formidable remontée en 3ième position et ‘fauché’ par une avarie de quille. Voici donc une petite revue de troupes : les leaders et leurs poursuivants, les éclopés et les aventuriers.

 

Devant la régate bat son plein

L’anglais Mike Golding (Ecover) constate l’intensité de la bataille. « A un moment, j’avais pris un ris (dans la grand-voile NDLR) supplémentaire. Tout de suite j’ai perdu une trentaine de milles. Pourtant, je trouvais cela plus raisonnable… ».

Autre preuve parmi d'autres : le couple de leaders, j'ai nommé Vincent Riou et Jean Le Cam, ont (à une exception près arrachée par Jean-Pierre Dick au départ) toujours occupé alternativement la première place de cette régate planétaire. Souvent bord à bord, les deux marins n’ont été séparés qu’une seule fois de plus de 100 milles depuis le départ, le 15 décembre au matin (103,7 milles d’avance pour Vincent). Complètement ridicule à l'échelle d'une course qui dure depuis plus de 45 jours. Cette distance d'une centaine de miles, cela représente une journée de mer moyenne pour un bateau de plaisance mené en croisière (pour exemple nous avons mis 24h cet été pour faire la traversée continent/Corse entre Antibes et St Florent soit pour parcourir 129 miles) à bord d'un bateau qui était loin d'être une formule un des mers comme celles que chevauchent Vincent et Jean.

Ce groupe, aux frontières mouvantes, s'arrête selon moi avec Dominique Wavre. Ce qui nous fait encore 5 prétendants sérieux à la victoire.

 

Au milieu c'est la solidarité des éclopés

Ce second groupe c'est le "ventre mou" du Vendée Globe. On y retrouve essentiellement des loups aux dents longues partis pour la gagne ou tout au moins briguant une place sur le podium et qui ont raté un coche météo, connus des fortunes de mer diverses ou tout simplement rencontré un peu moins de réussite.

Pour ceux-là la désillusion est forte et il est en train de se tisser entre eux ce lien ténu qu'est 'la solidarité des gens de mer'. Exemple :

Nick Moloney (Skandia) "Mentalement, je suis vraiment de retour dans cette course. Je me bagarre avec les autres éclopés de la flotte, Jean-Pierre Dick et Marc Thiercelin. J’étais content de voir le soleil car j’ai pensé que c’était bien pour Jean-Pierre qui allait pouvoir charger ses batteries."

Cette solidarité n'est pas absente de la tête de course (voir l'épisode des icebergs) mais les battants l'on sacrifiée sur l'autel de la sacro-sainte "tactique/intox/méthode coué"(*).

 

Derrière l'aventure continue

Ils étaient partis pour vivre une grande aventure et leur "communauté" fondée bien avant le départ se poursuit en mer. Anne Liardet (Roxy), Benoît Parnaudeau (Max Havelaar), Raphaël Dinelli (Akena Verandas) et Karen Leibovici (Benefic) "partagent tout" et Karen confirme. « Nous avons pas mal d’échanges entre nous. Cela donne un peu de vie. Nous sommes dans la course mais nous profitons tous de notre tour du monde ».

Raphaël Dinelli (Akena Verandas) va même jusqu' à faire un crochet sur sa route pour rendre "visite" à son amie Karen : « Il y a trois jours, je suis passé à 50 mètres de Karen Leibovici. Au début, j’ai effectué une approche par les positions, puis à vue. Je me suis senti comme Christophe Colomb, à chercher un point improbable à l’horizon. Nous avons passé une bonne partie de l’après-midi ensemble. Je vais plus vite qu’elle, mais nous nous envoyons tous les jours des messages ». Faut dire que Raphaël est un récidiviste, l'escorte c'est son truc : pour mémoire il avait déjà 'attendu' Yves Parlier dans le précédent Vendée Globe filmant en plein milieu des mers du Sud Aquitaine Innovation avec son mat tronqué après une réparation d'anthologie effectuée par Parlier.

 

Dans ce groupe … de régate il n'y a point ! Certains signes ne trompent pas. Quand Raphaël double Karen il est galant et passe sous son vent. Voir la photo ci-jointe.

Sûr que Le Cam et Riou dans les mêmes circonstances, tout voisins qu'ils sont en pays Bigouden, ne se feraient pas la moindre politesse !

 

Notes :

(*) "tactique/intox/méthode coué" : si cette expression n’évoque rien pour vous, je peux (sur simple demande) vous préciser ma pensée quant à la forme que prend la communication des 2 leaders, lire le détail sur http://nam.over-blog.com/archive-12-30-2004.html

Publié dans Vendée Globe 2004

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